Le problème avec l’homme fulgurant

L’homme fulgurant qui aime l’urgence parce qu’elle le pousse à l’acte en lui évitant de penser devient un forçat du présent dont le rapport au temps organise un style de vie : “Nous avons les moyens de jouir sans entrave. Amis épicuriens, groupons-nous pour lutter contre les rabat-joie qui veulent nous en empêcher.” Une telle solidarité procure le bonheur de la vertu indignée : “Nous ne faisons pas de mal. Nous voulons simplement jouir de la vie.” Mais, comme ce réflexe ne donne pas au temps la durée qui permet la naissance du sens, ces groupes centrés sur la jouissance se désolidarisent très tôt et ne transmettent rien à leurs amis ni à leurs enfants. Alors que les quatre cent ans nécessaires pour bâtir une cathédrale nous rendent heureux même quand elle n’est pas là. Le sens donne un bonheur durable et transmissible alors que le plaisir solitaire dure le temps d’un éclair. Mais, quand le plaisir s’accouple avec le sens, la vie vaut la peine de casser des cailloux.

Boris Cyrulnik, Parler d’amour au bord du gouffre, éditions Odile Jacob, 2004